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LINGUIST List 24.2236

Thu May 30 2013

All: Obituary: Ernesto d'Andrade Pardal

Editor for this issue: Kristen Dunkinson <kristenlinguistlist.org>

Date: 28-May-2013
From: Joaquim Brandão de Carvalho <jbrandaodecarvalhofree.fr>
Subject: Obituary: Ernesto d'Andrade Pardal
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[English version below]

Hommage à l'office funèbre d'Ernesto d’Andrade Pardal, le 25 avril 2013, en l'église Saint-Joseph Artisan de Paris.

Ernesto

C’est en janvier 1969 que j’ai connu notre cher Ernesto, à l’ouverture de l’université de Vincennes, ce centre universitaire expérimental concédé à l’avant-garde intellectuelle nationale et internationale au lendemain du mouvement de Mai 68. Vincennes, qui voulait un renouveau en tous points radical dans l’université comparé à la vieille Sorbonne effondrée, attirait tous les esprits libres, modernes, inventifs et désireux de changer leur monde à défaut de changer le monde, enseignants et étudiants confondus. Et parmi eux, tout naturellement, Ernesto qui avait quitté depuis plusieurs années le Portugal, sa dictature et son université ultra-conservatrice, et participé activement à Paris à l’animation de l’émigration estudiantine lusophone, au point qu’il avait connu quelques semaines de prison lors d’une visite à sa famille à Lisbonne. Inscrit à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes pour une formation de DEA en sciences sociales où il suivait les cours de Roland Barthes et Algirdas Greimas, il avait rejoint Vincennes sitôt annoncé que le département de linguistique y serait le premier de France et d’Europe entièrement consacré à la théorie linguistique qui bouleversait la discipline aux Etats-Unis depuis une dizaine d’années, la linguistique générative et transformationnelle, avec cet intérêt supplémentaire que les enseignants y étaient pour une bonne part américains, innovation absolue. Jeune maitre-assistant débutant, j’y enseignais moi-même la phonologie chomskyenne et la sociolinguistique, premiers enseignements de ce type en France et, plutôt que de s’arrimer à un des professeurs vedette du département, c’est avec moi qu’Ernesto a choisi de préparer sa maitrise puis sa thèse de doctorat sous la direction officielle du professeur Jean-Claude Chevalier, présent parmi nous ce matin.

C’est qu’Ernesto n’était pas un étudiant brillant parmi d’autres. Il différait. Animé d’une curiosité universelle, il ne se piquait de rien. Discret sans être secret, réservé sans être fermé, sachant tenir tout excès d’enthousiasme théorique ou politique à distance sans la moindre affectation ni le moindre cynisme, toujours à mille lieux du panurgisme ou de la complaisance intéressée, Ernesto tranchait déjà par son immuable élégance non dénuée d’une pointe d’aristocratisme, élégance de la tenue, du maintien, inséparable chez lui d’une élégance intellectuelle et morale qui m’avait frappé d’emblée et qui nous ont immédiatement liés pour toujours. A vingt-quatre ans, il était déjà un vrai personnage, un personnage littéraire, dont on se demandait s’il sortait d’un roman ou s’il allait y entrer soudain, nous plantant là avec notre prosaïsme naïf… Car un zeste d’énigme fait toujours partie de cette sorte de distinction qui souligne silencieusement que le monde est plus complexe que ses apparences, habitus où l’incertitude participe au fondement de l’éthique qui était pleinement le sien.

Ernesto soutint en 1974 sa thèse de doctorat : Aspects de la phonologie (générative) du portugais, thèse pour laquelle un célèbre phonologue de Californie, Sanford Schane, s’était déplacé pour participer au jury, et qui faisait de lui un des tous premiers docteurs de l’université de Vincennes, mais aussi le premier lusophone à inscrire le travail sur sa langue maternelle dans le cadre théorique alors triomphant, faisant basculer de facto la recherche sur le portugais dans le champ de la linguistique moderne. Elle sera publiée dès 1977 à Lisbonne par l’équivalent portugais du CNRS. C’est que le Portugal lui-même avait changé du tout au tout et qu’Ernesto y avait aussitôt trouvé sa place. 1974, en effet, c’est aussi l’année de la Révolution des Œillets et Ernesto, qui, sans elle, aurait fait carrière en France, ne pouvait résister à l’appel que lui lança l’université de Lisbonne où sa réputation scientifique l’avait précédé.

Désormais c’est là-bas qu’il ferait son œuvre de linguiste, tout en gardant une forte insertion internationale, avec la France bien sûr et ses collègues français qu’il invitait très régulièrement à venir tenir conférences et séminaires, mais avec bien d’autres universités du monde, d’autant qu’il était un étonnant polyglotte, pratiquant aisément toutes les langues romanes et l’anglais, mais aussi bien l’allemand, le russe ou le bulgare, qu’il prétendait avoir acquis auprès des marins du port de Lisbonne. Entré à l’Université de Lisbonne, il allait y parcourir tout le cursus honorum, professeur auxiliaire en 1974, professeur associé en 1979 et, après avoir passé l’agrégation du supérieur, professeur ordinaire, c’est-à-dire titulaire d’une chaire, le sommet de la hiérarchie, en 2001. Il y développa une double activité de chercheur et de pédagogue.

Durant ces quatre décennies, lui à qui l’écriture scientifique coûtait, il n’a cessé de multiplier les publications savantes, une soixantaine d’articles et une bonne dizaine de livres dont il faut retenir, après sa thèse parue en 1977, ses papiers sur la structure accentuelle du portugais, souvent en collaboration avec son grand ami des années Vincennes, Bernard Laks, qui est ici à mes côtés, ou la structure vocalique comparée du bulgare et du polonais avec un collègue bulgare, son dictionnaire inverse du portugais en 1993, outil très utile pour la phonologie, mais aussi son recueil d’articles, Temas de fonologia, publié en 1994 et encore très utilisé comme manuel pour la formation des étudiants, et surtout, The Phonology of Portuguese, rédigé avec Maria Helena Mira Mateus, qui était venue elle aussi, peu après lui, découvrir la phonologie moderne à Vincennes, livre publié dans la célèbre série « The Phonology of the world’s languages » aux Presses universitaires d’Oxford et qui reste la référence classique en ce domaine. Ernesto était également passionné de linguistique africaine, sous l’angle sociolinguistique notamment, et s’intéressait de près aux créoles à base lexicale portugaise, sur lesquels, avec Alain Kihm – qui a tenu également à être là – il aura fortement fait avancer les connaissances. Enfin, dans les années récentes, il s’était particulièrement intéressé à l’indo-européen, notamment aux racines communes aux diverses langue de cette famille. Son livre de 2007, Histórias de Palavras: do Indo-Europeu ao Português, témoigne de sa grande érudition de savant rigoureux.

C’était aussi un remarquable pédagogue, qui aura formé de très nombreux étudiants et doctorants à ses domaines de prédilection mais aussi à la phonétique, créant et développant un excellent laboratoire, et encore en linguistique informatique, jouant durant ces quatre décennies un rôle considérable dans la mise en place d’une école de linguistique moderne au Portugal.

Ernesto était un grand linguiste, mais pour nous, il était beaucoup plus qu’un linguiste, il était notre ami, un ami unique. Mercredi dernier, il s’est éclipsé, discrètement, silencieusement, sans déranger personne, fidèle à lui-même, comme toujours, nous laissant démunis d’une présence qu’on ne remplace pas. Mais je sais que souvent, au détour d’un article de linguistique, d’une page de Rabelais, ou d’un air de fado, au détour d’un coin de rue du Quartier latin, d’une brasserie de Montparnasse ou d’un restaurant de pêcheurs lisboète, son ombre palimpseste, soudain, nous accompagnera, légère, joueuse, énigmatique aussi, et toujours bienveillante.

Pierre Encrevé

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A tribute to Ernesto d’Andrade Pardal, April 25th 2013, in the church of Saint-Joseph Artisan, in Paris.

Ernesto

I first met our dear Ernesto in January 1969, at the opening of the University of Vincennes, the experimental academic centre which was given to the national and international intellectual avant-garde in the wake of the events of May 68. Vincennes, who wished for a complete renewal of the university and a radical break from the old, collapsing Sorbonne, attracted all the free spirits, teachers and students alike, modern, creative, and eager to change their own world if not the entire world. And among them, quite naturally, was Ernesto, who had left Portugal, its dictatorship, and its ultra-conservative university many years earlier, and had been so active, from Paris, in the wave of Portuguese student emigration, that he had been imprisoned for several weeks when visiting his family in Lisbon. After pursuing a DEA in social sciences at the Ecole Pratique des Hautes Etudes, where he studied under Roland Barthes and Algirdas Greimas, he returned to Vincennes, as it was announced that the linguistics department would be the first in France and in Europe to be dedicated to the new linguistic theory – generative and transformational linguistics – that had shaken the field in the US a decade before. An additional advantage was that many of the teachers in the department were American, an absolute innovation. I was a young assistant, teaching generative phonology and sociolinguistics, the first courses of that type in France. Rather than following one of the star professors of the department, Ernesto chose me to guide his masters and later his doctoral thesis, under the official supervision of Professor Jean-Claude Chevalier, who is with us this morning.

Ernesto was not just one brilliant student among many. He was different, driven by a universal curiosity, and nothing deterred him. He was discreet without being secretive, reserved without being closed, keeping away from any excessive theoretical or political zeal without any affectation or cynicism, always avoiding overreaction or complacency. Ernesto had an undeniable elegance and a touch of aristocratic air, inseparable from his intellectual and moral beauty, which I noticed from the start, and which immediately connected us forever. At the age of 24, he was already a kind of literary character, and one wondered if he'd stepped out of the pages of a novel, or was going to enter one suddenly, and leave us here, with our prosaic naiveté… There's always an enigma associated with that type of distinction, which silently highlights how much more complex this world is beyond its appearance, its habits or the fundamental uncertainty in its ethics.

In 1974, Ernesto defended his doctoral thesis: Aspects de la phonologie (générative) du portugais, before a jury which included a well-known Californian phonologist, Sanford Schane, who travelled especially for the defence, making him one of the first doctors to come out of the university of Vincennes, and the first Portuguese researcher to work on his native language in the dominating theoretical framework which completely altered the study of Portuguese in modern linguistics. This thesis would be published in 1977 in Lisbon by the Portuguese equivalent of the French CNRS. Portugal itself had changed completely, and Ernesto had found his place there. 1974 is the year of the Carnation Revolution, without which he would have remained in France. Ernesto could not refuse the invitation of the University of Lisbon, where his reputation had preceded him.

His linguistic research would be conducted there, from this point on, although he maintained strong international ties with France and his French colleagues, who regularly invited him to conferences and seminars, but also with other universities around the world, particularly since he was an astonishing polyglot who spoke not only all Romance languages and English, but also German, Russian, and Bulgarian, which he claimed to have acquired from sailors at the port of Lisbon. At the University of Lisbon, Ernesto would follow the entire cursus honorum: assistant professor in 1974, associate professor in 1979 and in 2001, after the aggregation for higher education, full professor having his own chair, the peak of the academic hierarchy. There he would serve as both researcher and pedagogue.

During these four decades, Ernesto, for whom academic writing was difficult, never stopped producing scholarly publications, some 60 articles and a dozen or so books. The most memorable of which are, aside from his 1977 thesis, his papers on the accentual structure of Portuguese, frequently in collaboration with his close friend from Vincennes, Bernard Laks, who is here at my side; his work on the comparative vocalic structure of Bulgarian and Polish, written with a Bulgarian colleague; his reverse dictionary of Portuguese in 1993, a very useful tool for phonologists; his collection of articles: Temas de fonologia, published in 1994 and still used as a textbook; and above all, The Phonology of Portuguese, edited with Maria Helena Mira Mateus, who discovered modern phonology at Vincennes shortly after Ernesto. This book was published in the famous series The Phonology of the World’s Languages of the Oxford University Press, and it remains a classic reference in this domain. Ernesto was equally passionate about African linguistics, primarily from a sociolinguistic perspective, and examined Portuguese-based Creole languages, a topic on which he made great progress, working with Alain Kihm, who also wanted to be here. Finally, in recent years, he became particularly interested in Indo-European, primarily in the common roots of the various languages of this family. His 2007 book, Histórias de Palavras: do Indo-Europeu ao Português attests to his rigorous and extensive scholarly erudition.

Ernesto was also a remarkable pedagogue, who had guided many students and doctoral students in his areas of expertise, in phonetics, creating and developing an excellent laboratory, and in computational linguistics, playing a significant role during these 40 years in the establishment of a school of modern linguistics in Portugal.

Ernesto was a great linguist, but for us, he was much more than that. He was our friend, a unique friend. Last Wednesday, he left us, discretely, quietly, without disturbing anyone, true to himself, as always, depriving us of a presence that cannot be replaced. But I know that frequently, while reading a linguistic article or a page of Rabelais, listening to fado, or maybe on a corner in the Latin Quarter, in a Montparnasse café or in a Lisbon fishermen's restaurant, his shadow, like a palimpsest, will suddenly accompany us, light, playful, enigmatic, and always benevolent.

Pierre Encrevé


Linguistic Field(s): Not Applicable

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Page Updated: 30-May-2013

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